LE MYSTÈRE PICASSO // Henri-Georges Clouzot

Pablo Picasso, tout le monde connaît.

L’un des plus grands génies de la peinture du 20e siècle, si ce n’est le plus grand ! Ou le plus grand génie du 20e siècle tout court, c’est à voir.

Henri-Georges Clouzot, on connaît un peu moins déjà, pourtant dans les années 50 il s’agit de l’un des plus fameux réalisateurs français, courtisé par Hollywood.

Il sort du tournage, éprouvant comme c’est toujours le cas chez lui, des Diaboliques, avec sa femme Véra et Simone Signoret. Le film est un succès et restera comme l’un des plus emblématiques des années 50 en France.

Picasso, quant à lui, est déjà salué comme une légende. La période bleue, rose, le cubisme sont derrière lui et il a emménagé depuis une dizaine d’années à Vallauris dans le sud de la France.

Justement ! Clouzot, grâce au succès financier de ses derniers films, vient lui de s’installer à quelques kilomètres de là, à Saint-Paul de Vence.

Les deux hommes se connaissent depuis longtemps déjà, s’étant rencontrés à Paris dans les années 20. Sans être amis, ils s’apprécient et ont déjà évoqué l’idée de faire un film ensemble.

De plus Clouzot, qui vient de se mettre à la peinture, n’hésite pas à faire critiquer ses toiles par le Maître. Même si les remarques positives se font rares...

C’est donc tout naturellement qu’en cet été 1955, les deux hommes se retrouvent et commencent ensemble le tournage du Mystère.

Ils louent à leur frais les studios de la Victorine à Nice et reçoivent la visite de voisins célèbres: Prévert, Jean Cocteau...

Le procédé technique est simple, mais très astucieux : une caméra fixe, installée derrière une toile suffisamment transparente pour laisser admirer le coup de pinceau, mais sans dévoiler la silhouette du Maestro.

L’image obtenue est ensuite retournée et le film est prêt pour l’écran.

Ne manque qu’un peu de musique et quelques petites scènes de transition où l’on assiste aux discussions des deux artistes.

Une particularité intéressante : lorsque Picasso dessine, au crayon ou au fusain, le film est en noir et blanc ; mais quand il se met à peindre, on passe en couleur ! Pour l’époque, changer de format de pellicule comme cela est déjà une prouesse.

Derrière la caméra, ce n’est autre que le petit fils d’Auguste Renoir, Jean Renoir !

Ce qui ne devait être qu’un court-métrage d’une dizaine de minutes se transforme peu à peu en un film d’1h20...

Clouzot est un réalisateur exigeant et obsessionnel, ce n’est par par ce qu’il a en face de lui Picasso qu’il compte changer sa méthode de travail !

D’ailleurs, avant le tournage, le peintre s’avise de lui proposer d’écrire un scénario.

Réponse du réalisateur : " il est préférable que chacun reste à sa place ".

Clouzot multiplie donc les prises, étendant le tournage sur de longues heures.

Mais en silence !

Ne filtrent que les bruits des pinceaux sur la toile. Il observe Picasso, exténué.

À l’écran, cela permet d’assister à la création d’œuvres ambitieuses de la part du génie, qui se prête totalement au jeu.



Ce qui fascine, c’est d’assister en direct à l’expression du talent de Picasso !

Le Maître a 5 coups d’avance sur nous, pauvres spectateurs.

Lorsqu’il barre sa toile, qui nous semblait pourtant achevée, de deux gros traits noirs, on se dit qu’il est fou ! Mais non, c’est nous qui sommes aveugles.

Et quelques coups de pinceau plus tard, l’objet est transformé en une œuvre totale.

A ce titre, le mystère Picasso est un témoignage artistique d’une importance capitale.

Imaginez : c’est comme si nous avions pu enregistrer Mozart tâtonner sur les touches en ivoire de son piano, en pleine création du concerto n°9, et assister en direct à ses errements, menant finalement au sublime !

D’ailleurs le film a été inscrit au patrimoine national par l’État français.

Car il y a bien un mystère oui.

Un mystère Picasso, qui voit ce que nous ignorons, sent ce que nous ne voyons pas.

Ce film d’Henri-Georges Clouzot permet sinon de comprendre, d’entrevoir d’une façon merveilleuse l’âme du grand Maître.

François Truffaut :

" Le film d’Henri-Georges Clouzot dépasse tout ce que le cinéma a fait jusqu’ici pour la peinture "